ENTRETIEN EXCLUSIF

Andry Rajoelina: "L'Occident doit prendre en considération notre voix »

Relations avec la France et la Russie, iles Eparses, bilan de son mandat. Le président de Madagascar répond à L'Express.

PROPOS RECUEILLIS PAR PAUL VÉRONIQUE (ENVOYÉ SPÉCIAL À MADAGASCAR)

Surnommé « TGV » par ses partisans qui louent son dynamisme, mais qualifié d'«omnipotent» par ses détracteurs, Andry Rajoelina, le président de la République de Madagascar, arrive bientôt au terme de son mandat, débuté en 2019. Du haut de ses 49 ans, l'ancien entrepre- neur dans l'événementiel occupe le devant de la scène politique malgache depuis une quinzaine d'années. Elu maire de la capi- tale Antananarivo en 2007, il prend la tête du mouvement d'opposition au président Marc Ravalomanana en 2009, avant de présider, jusqu'en 2014, la Haute Autorité de transition. A quelques mois du pro- chain scrutin présidentiel, prévu en novembre sur la Grande Ile, arrive l'heure des comptes pour celui qui avait fait du développement de Madagascar son cheval de bataille.

Quel bilan faites-vous de vos quatre années au pouvoir ?

Andry Rajoelina Mon principal objectif a été de rattraper le retard de dévelop-pement de Madagascar. Dès le début, j'ai voulu renforcer la présence de l'Etat dans le pays, à travers la construction d'infra- structures dont les populations ont un besoin urgent. L'un des projets consistait par exemple à construire 28 hôpitaux: 13 ont été finalisés, 15 sont reliant le grand port de Toamasina à Madagascar à notre capitale. Et relancé celle d'un pipeline pour approvisionner en eau le sud du pays, qui subit aujourd'hui des famines liées au changement climatique.

Et vos échecs ?

Notre pays a été confronté ces dernières années à plusieurs chocs considérables qui sont venus perturber notre politique de lutte contre la pauvreté. La guerre en Ukraine a eu des répercussions impor- tantes sur notre économie. Elle s'est traduite par une forte hausse du prix de l'énergie et des denrées alimentaires. Avant cela, notre secteur touristique, un axe majeur de développement pour Madagascar, a été mis à mal par la pandé- mie de Covid-19. Certains grands contrats et projets de construction d'hôtels n'ont pas pu se concrétiser. C'est pour moi un grand regret.

Serez-vous candidat à votre réélection lors de la prochaine présidentielle de novembre?

Pour le moment, le plus important pour moi est determiner ce que j'ai commencé. Je veux m'assurer que ces projets d'infra- structures seront rapidement opération- nels. Concernant une éventuelle candi- dature, chaque chose en son temps. J'annoncerai ma décision à la population malgache en temps voulu.

Début avril, plusieurs ambassades occidentales ont fait part de leur pré-occupation après la décision de votre gouvernement d'interdire les réunions politiques dans les lieux publics -sachant que cette règle ne s'applique pas aux membres de l'exécutif. Quelle est votre explication ?

Tout d'abord, cette décision vise à garantir l'ordre public en évitant les débordements en cette période préélectorale. Ensuite, je tiens à rappeler qu'elle s'appuie sur deux ordonnances des années 1960. Nous n'avons donc pas modifié la loi et n'avons pas l'intention de le faire. Enfin, il est désolant de mettre sur le même plan des meetings organisés par un parti poli- tique et des réunions publiques tenues par un gouvernement dans l'exercice du pou- voir. Je veux souligner que, contrairement à d'autres pays de la région, il y a une vraie liberté d'expression à Madagascar: l'opposition peut s'exprimer et ne se prive pas de le faire quotidiennement dans les différents médias du pays.

Vous ne comprenez donc pas ces griefs?

Non, nous ne les comprenons pas et nous en avons discuté avec ces ambassadeurs étrangers. Sur le fond, le communiqué de ces diplomates avait des airs d'ingérence. Jamais notre ambassadeur à Paris n'a, par exemple, fait de communiqué pour juger des mesures décidées par le président français ou son gouvernement! Et il en va de même dans les autres pays. En réalité, Madagascar est sur la bonne voie en matière de démocratie. D'ailleurs, nous avons été classés 11° pays le plus démocra tique d'Afrique en 2022.

Concernant la guerre en Ukraine, Madagascar a voté en faveur de la résolution de l'ONU demandant le retrait des troupes russes en 2023, alors que le pays s'était abstenu en 2022. Qu'est-ce qui explique ce changement ?

La ligne politique de Madagascar a tou- jours été d'être non aligné. Mais cette position ne signifie pas que l'on ne condamne pas cette guerre. Je la condamne, et je condamne les actes perpétrés contre les civils. Nous souhaitons que ce conflit cesse, tout comme les impacts néfastes qu'il engendre sur le reste du monde. C'est ce que nous avons voulu rappeler à travers le vote de cette résolution, dont les termes avaient, par ailleurs, quelque peu évolué par rapport à la précédente. Nous appe- lons à ce que l'Ukraine et la Russie trouvent une solution pacifique : toute guerre se termine toujours autour d'une table.

Aujourd'hui, comment se positionne Madagascar vis-à-vis de la Russie?

Madagascar veut continuer à travailler avec tous les pays, y compris la Russie. Mais cela ne veut pas dire que nous pre- nons position en faveur des uns ou des autres. C'est ce que je souhaite faire com- prendre, à l'instar d'un certain nombre de dirigeants amis, tels que Macky Sall, le pré- sident de la République du Sénégal. Nous voulons nous concentrer sur les besoins de notre population, sans que d'autres pays apportent des problèmes chez nous. Nous avons déjà suffisamment de soucis pour nous développer. Nous voulons res- ter neutres. Nous ne sommes pas respon- sables de cette guerre, même si nous n'y sommes pas insensibles.

On voit que le groupe paramilitaire russe Wagner tisse sa toile en Afrique. Avez-vous été approché ?

Wagner n'est pas présent à Madagascar et il n'y a pas de discussion avec ce groupe. En revanche, l'ancien président Hery Rajaonarimampianina avait fait entrer des investisseurs russes au sein de la Kraoma, une entreprise minière d'Etat, afin d'exploiter des mines de chrome. Mais l'usine est à l'arrêt depuis trois ans. En tout cas, nous ne voulons pas que des puissances étrangères tentent d'in- fluer sur notre processus électoral, comme cela s'est vu ailleurs-et même aux Etats-Unis.

La question des îles Eparses - administrées par la France, mais revendiquées par Madagascar - empoisonne-t-elle toujours vos relations avec Paris?

Cela n'empoisonne pas les relations, mais c'est un sujet d'une grande importance qu'il nous faut résoudre. Les îles Eparses font partie de notre identité, et je pense qu'en poursuivant notre dialogue nous pourrons trouver un terrain d'entente. Une commission mixte rassemblant les ministres malgache et français des Affaires étrangères doit se réunir prochainement pour avancer sur ce sujet. Je dois aussi rencontrer le président français Emmanuel Macron en juin, et c'est bien entendu un sujet que nous aborderons.

Quel est l'état de vos relations avec Emmanuel Macron?

Il y a entre nous une compréhension mutuelle. Mais, surtout, ce que j'apprécie avec le président Macron, c'est que l'on dis- cute d'égal à égal. Nous pouvons nous par- ler en toute franchise et essayer de trouver une solution à chaque problème.

Vous dites apprécier de discuter « d'égal à égal »... Ce n'est pas toujours le cas avec les autres dirigeants occidentaux?

Non, ce n'est pas toujours le cas, même par fois avec certains ministres français! Nous ne nous sentons pas toujours écoutés, ou compris, ce qui gâche les relations. Cette attitude explique les nombreuses frictions qu'il y a aujourd'hui entre l'Afrique et les pays occidentaux. Au lieu d'avoir un dia logue, de l'écoute et des échanges, il y a parfois chez les Occidentaux la tentation d'imposer leurpoint de vue. Et ce n'est pas une bonne chose, parce que nous sommes tous des pays souverains et qu'il faut un respect mutuel.

Souhaitez-vous faire évoluer la relation avec les Occidentaux?

Nous avons besoin d'un partenariat, mais nous ne voulons pas que l'on nous dicte quoi faire. L'Afrique ne veut pas recevoir de leçons des pays occidentaux, donc il faut changer d'approche. Que cela concerne nos politiques ou les votes aux Nations unies, il y a parfois des pressions sur les décisions prises. Mais il faut prendre en considération notre voix. C'est un point important à améliorer dans nos relations.

 Source: https://www.lexpress.fr/monde/afrique/andry-rajoelina-lafrique-ne-veut-pas-recevoir-de-lecons-des-pays-occidentaux-4M2BHGBU75GH5KAW7KMBU3PP6U/